12 – La stigmergie

« La stigmergie est une méthode de communication indirecte dans un environnement émergent auto-organisé, où les individus communiquent entre eux en modifiant leur environnement. » Définition de Lilian Ricaud1

Les tracés des sentiers qui se font par l’usage (desire paths) permet d’illustrer le principe de la stigmergie.
Lorsqu’un cheminement s’avère peu pratique, ou tout simplement trop long, une première personne va passer à côté de ce chemin, laisser une infime trace, qu’une deuxième personne, en l’apercevant, va emprunter à son tour.
Comme peu à peu les promeneurs vont prendre l’habitude de passer à cet endroit, un nouveau sentier va naître et se renforcer avec le nombre de passages.

desire-path
Le sentier s’est fait tout seul, chaque promeneur apportant sa contribution sans concertation avec les autres. Et pourtant, au final, on obtient un nouveau tracé bien plus pratique que le tracé d’origine créé par les « experts ».

De ce qui précède on peut tirer un premier principe : chaque personne doit laisser une trace visible (même infime) de son action dans l’environnement. L’idée est que cette trace puisse être découverte par quelqu’un d’autre qui sera capable d’en tirer profit. Tout dépendra de la sérendipité2 de cette autre personne. Parfois cette trace, associée fortuitement à un autre événement, ou à une autre trace, peut être à l’origine d’une nouvelle idée ou permettre d’avancer dans un raisonnement ; c’est la synchronicité3.

Un deuxième principe découle du précédent : l’information (un maximum) doit être facilement accessible. Par exemple, les traces des actions des uns et des autres doivent être volontairement ‘affichées’ au vu et au su de tous (véritable démarche d’ouverture, type open data)4.

Si cette démarche s’accommode mal à un travail en vue d’un objectif précis, il ne faut pas l’éliminer pour autant et toujours avoir l’œil et l’esprit disponibles à l’affût de ces fameuses traces et de leurs éventuels intérêts. Dans un groupe, grâce aux traces laissées par les uns et les autres, la démarche stigmergique ouvre la possibilité à quelque chose de nouveau d’émerger ; chose que tout autre mode d’organisation du groupe n’aurait sans doute pu découvrir5.


(1) – Lilian Ricaud – Chercheur, consultant, formateur avec une approche écosystémique de la coopération.

(2) – La sérendipité est un état d’esprit à cultiver pour faire des trouvailles. C’est en quelque sorte l’art de trouver une information sans vraiment la chercher, le fait de tomber sur quelque chose qui nous intéresse alors qu’on cherchait autre chose. On peut exercer sa sérendipité en fouinant sur le Net car on peut parfois y dénicher des informations qui ne répondent pas aux questions que l’on se pose sur le moment mais qui permettent d’éclaircir un autre point qui nous tracasse mais que nous n’avions pas prévu d’aborder à ce moment là.
(3) – On parle de synchronicité (concept énoncé par Jung) quand, au même moment, surviennent deux évènements sans aucun lien apparent de causalité entre eux mais qui prennent sens pour la personne qui les perçoit. Ce qui est perturbant c’est que ces merveilleuses coïncidences (trop belles pour être vraies) semblent souvent nous aider bien davantage qu’un travail et une réflexion bien organisés ; comme s’il s’agissait d’une aide « magique » venant on ne sait d’où.
Pour Jung*, ces coïncidences surviennent d’autant plus facilement si on adopte « une certaine nonchalance attentive (très comparable à celles des chats) ». Peut être la même attitude que pour la sérendipité ?
* Carl Gustav Jung.
(4) – Open data (ou donnée ouverte) : information publique brute, qui a vocation à être librement accessible et réutilisable.
(5) – La stigmergie est une forme d’auto-organisation d’un groupe. Elle échappe à toute hiérarchie dans le groupe qui serait néfaste à sa capacité d’innovation, à sont efficacité :
– soit parce qu’un seul individu dominant inhibe l’implication des autres, ceux-ci étant trop soucieux de plaire à cette personne (d’être de son avis), les empêchant de participer efficacement (système hiérarchique classique) ;
– soit parce que l’ensemble du groupe coopère et recherche un consensus. Dans ce cas, c’est cette recherche qui contrôle les individus du groupe (hiérarchie de consensus) et freine leur imagination (puisqu’on est proche d’un consensus, pourquoi détruirais-je tout avec une nouvelle idée ?).

 

 

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