42.4 – Consensus / Dissensus, pluralité, conflit

La participation des habitants à des processus délibératifs est censée aboutir à un consensus rationnel1 (c’est ce à quoi on s’attend normalement). Mais, pour l’atteindre, il faudrait que les tous membres de l’assemblée soient capables de tenir un discours intelligible, vrai, sincère et respectueux des règles du débat ; conditions d’un débat apaisé, entre personnes ‘raisonnables’, entre ‘bons citoyens’. C’est là que quelque chose ne va pas. On ne peut pas exiger des habitants qu’ils soient tous, dès le départ, des citoyens vertueux puisque justement un des buts des processus démocratiques est l’éducation à la citoyenneté. En procédant ainsi, entre « personnes raisonnables », le risque est d’enfermer les habitants dans des mécanismes2 qui ne feraient que gérer les rapports entre eux et limiter les excès. On effacerait ainsi les antagonismes et, tout ce qui est discours dissident ou dissonant, tout ce qui est conflit3 (et son apparence de chaos), serait alors banni de l’Assemblée communale et rejeté dans un « extérieur illégitime4 ».
Refuser ainsi la pluralité (diversité) des points de vue, des modes d’expression, n’est pas souhaitable. Cela n’est pas compatible avec la démocratie. Pour prendre une analogie mécanique, « la pluralité joue le rôle du frottement dans la machine … des grains de sable qui grippent les rouages, de l’usure ou du mauvais ajustement des pièces. » (Blaise Bachofen : « La notion de pluralité chez Arendt »5).

Il ne faudra pas fuir cette pluralité car elle permet de résister et de se protéger contre la tendance (dominante) à tout uniformiser (comme la société-omelette, imaginée par Hannah Arendt, dans laquelle les œufs sont présents mais ne sont plus identifiables en tant que tels).
« Entre la pluralité humaine et le commun6, il n’y a pas de synthèse, pas d’articulation harmonieuse, des tensions demeurent… »7 ; le conflit est inévitable.

Si on accepte la pluralité au sein de l’assemblée communale (ce qui est souhaitable), alors il faudra également accepter le dissensus et le conflit.

Le « couple » consensus-dissensus peut se situer à deux niveaux :
– le niveau ‘accord-désaccord’
Un accord est un engagement formel entre plusieurs personnes ; il est le résultat d’une volonté commune d’aboutir à une solution.
Obtenir un tel accord suppose que les différentes membres de l’assemblée puissent communiquer entre eux, avoir des opinions capables de s’harmoniser8. Il leur faut « faire fi de ce qui éloigne pour se focaliser sur ce qui unit, rapproche »9. Généralement, les processus dits démocratiques ne se consacrent qu’à cette sorte de résolution ; le conflit, jugé stérile, n’y est pas de mise et tout est fait pour l’exclure. On veut rester entre ‘bons citoyens’, on est dans le cas de la ‘mécanique bien huilée’. Mais il se peut que les désaccords ne soient pas résolus ; on passe alors au niveau suivant.
– le niveau ‘entente-mésentente’
L’entente est un arrangement informel, un mode amiable de solution d’un différend. Elle est plus difficile à obtenir que l’accord parce que les personnes qui débattent n’ont pas spontanément la volonté commune d’aboutir à une solution (celle qui aurait permis d’aboutir à un accord).
En cas de mésentente, si le discours polémique10 est de mise il ne doit pas être rejeté.
Cela demande de changer la manière de concevoir le débat en acceptant que l’obtention d’un consensus n’est pas son seul objectif.
S’il y a confrontation entre des positions/des avis opposés, il faut oublier l’accord ‘raisonnable’ (devenu impossible) pour ne s’attarder que sur le partage de la parole. La parole partagée a une fonction sociale car elle permet à ses acteurs de coexister dans le dissensus ; c’est très important dans un processus démocratique. Et c’est de beaucoup préférable à la mise ‘hors jeu’ de la polémique11 (et de ses acteurs).


(1) – Aujourd’hui le consensus rationnel, est devenu le credo des politiques ; consensus obtenu, il va de soi, entre gens raisonnables, ni de droite ni de gauche, dans une sorte de large centre indifférencié, au-delà duquel il n’y a que des extrêmes infréquentables et qui ne sauraient pas débattre. Ce consensus rationnel serait censé déboucher sur des solutions qui prennent en compte les intérêts de tout le monde. Mais qui peut croire ça ?
Comme l’écrit Chantal Mouffe : « …
la morale s’impose comme nouveau métarécit et mesure de l’action collective. À la place de l’ancienne dichotomie gauche-droite, nous sommes désormais tenus de penser en termes de Bien et de Mal. ». (Le Bien c’est Nous, évidemment, et Eux, c’est le Mal.)
(2) – Comme les engrenages dans une mécanique bien huilée.
(3) – En fait ‘tout’ ce qui est « déraisonnable » :
les personnes dont le discours ne peut être discuté au risque de perdre leur identité, ceux qui ont trop de choses à dire pour les exprimer dans les formes (pour rentrer dans le moule), ceux qui ont un langage ‘imagé’…
(4) –
Selon Olga Nadeznha Vanegas
(5) – « La notion de pluralité chez Hannah Arendt », par Blaise Bachofen (voir ‘Sources documentaires‘)
(6) – ‘Commun’ correspondant à un ‘sens commun’, qui serait unanime, qui aurait l’assentiment/l’accord de tous. Une sorte de ‘bon sens’ partagé.
(7) – Christophe Pacific : « Consensus, dissensus : principe du conflit nécessaire » (voir ‘Sources documentaires‘)
(8) – On parle d’intelligibilité mutuelle des opinions.
(9) – C’est l’irénisme : volonté de faire fi de ce qui nous éloigne pour se focaliser sur ce qui nous unit, nous rapproche. L’irénisme est une attitude de compréhension. (définition Wikipédia)
(10) – L’opposition des discours peut devenir très polarisée avec des positions inconciliables, qui s’excluent l’une l’autre. Le discours de l’un visant surtout à discréditer/disqualifier le discours de l’autre, souvent en lui prenant/coupant la parole (polyphonie se transformant rapidement en cacophonie – dialogue de sourds). Bien évidemment, dans ces conditions tout accord et même toute entente est impossible.
(11) – « Le dissensus nous extirpe de ce terrain vague et compromettant, pilier d’une pensée unique que légitime le consensus. Par la résistance qu’il oppose, le dissensus fonde notre existence, notre dignité et notre liberté. Le dissensus émerge, au cœur du différend éthique et politique comme un garde-fou à promouvoir contre tous les fards de l’aliénation consensuelle. » Christophe Pacific : « Éloge du dissensus »

 

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